MISVIL - Chapitre   56 - Le son de la flûte était empreint d’émotion.

 

« N’aie pas peur… »

 

Yue Wuhuan posa la flûte àoiseau et le regarda en souriant, curieux de savoir quelle autre surprise l’attendait.

Song Qingshi hésita longtemps, semblant chercher ses mots. Finalement, il prit une profonde inspiration, sortit une lanterne d’âme dorée et la lui tendit. À l’intérieur brûlait l’âme criminelle qu’il avait recherchée si longtemps, hurlant de douleur et de désespoir.

Yue Wuhuan prit la lanterne, perplexe, et attendit une réponse.

« Je l’ai attrapé », déclara Song Qingshi en plongeant son regard dans le sien, le visage grave. « Je ne les laisserai pas tous ceux qui t’ont fait du mal s’en tirer. Ne t’inquiète pas, je suis impitoyable et j’ai le meurtre facile. Le poison du feu spectral est une véritable torture, ils ne mourront pas paisiblement. Et leurs âmes, je te les offrirai en cadeau… »

Il savait. Il savait ce qui lui apportait du plaisir…

Yue Wuhuan ne put s’empêcher de saisir son poignet pour rester lucide. « Je me fiche de tout ça. »

Song Qingshi attrapa rapidement sa main, l’empêchant de se faire du mal, et la serra fermement dans sa paume avant de poursuivre : « Tout ce que tu veux, dis-le-moi. Si tu veux tuer quelqu’un, donne-moi une liste. Je les éliminerai un par un, jusqu’à ce que tous ces monstres disparaissent. »

Yue Wuhuan tenta de retirer sa main, mais la prise se raffermit encore davantage. Il ne put s’empêcher de sourire : « Tu n’y arriveras pas. »

Song Qingshi insista : « J’essaierai. »

« Maître, tu n’as aucune idée de combien ils sont… Trop nombreux, impossibles à tous tuer,» murmura Yue Wuhuan. « Le maoir du Phoenix d’or est une noble demeure de l’Immortel. Chaque jour, des invités de haut rang viennent et repartent. Ceux que j’ai dû servir comptaient parmi eux des anciens, des maîtres de secte, des cultivateurs de haut niveau, et même des patriarches en pleine transcendance… »

Sa beauté était connue de tous. Tous voulaient y goûter.

Et Jin Feiren l’avait délibérément humilié, réduisant sa valeur à néant.

La plupart des cultivateurs étaient protégés par leurs sectes, liés par des alliances complexes. Qui pourrait tous les tuer ?

« J’ai abandonné depuis longtemps, » Yue Wuhuan rit doucement. « Si l’on devait éliminer tous ces monstres, il faudrait réduire ce monde en un océan de cadavres et de sang… Une destruction totale. »

Même lui, aussi fou soit-il, savait que c’était impossible.

« S’il faut un océan de cadavres et de sang, alors qu’il en soit ainsi », affirma Song Qingshi en le serrant plus fort. « Tant qu’il me restera un souffle de vie, je continuerai à tuer ! Je ne renoncerai jamais ! »

« Je ne veux pas ça. La vengeance n’est qu’un jeu pour moi. Si l’occasion se présente, je tue. Sinon, tant pis. Inutile que tu te salisses les mains pour des déchets, » Yue Wuhuan rit doucement. Il pinça la joue de son Maître obstiné, tentant de le faire changer d’expression, avant de le taquiner : « J’ai trouvé quelque chose de bien plus important. »

Song Qingshi, déconcerté, demanda : « Quoi donc ? »

« Ne pense plus à ces choses qui te rendent triste. J’aime ton cadeau, » répondit Yue Wuhuan en portant à nouveau la flûte à ses lèvres. Une mélodie joyeuse attira deux alouettes, qui vinrent jouer autour d’eux. « La nuit est belle. Faisons quelque chose d’agréable. Maître, veux-tu réviser tes exercices ou lire un livre ? »

Song Qingshi hésita : « Wuhuan, ne me laisse pas toujours avoir le dernier mot… Je suis stupide. Je ne comprends jamais les autres. Je fais toujours les mauvais choix… »

Yue Wuhuan rit : « J’aime bien comme tu es. »

Le Maître était une bonne personne. Il ne voulait simplement pas qu’il voie son propre cœur souillé.

*

Song Qingshi réfléchit longuement. Puis, en feuilletant « les Trois frères combattant le tigre» et le manuel de cours de Yan Yuan Xianjun, il trouva une réponse :

Entre hommes, quand on ne comprend pas ce qui tracasse l’autre, il suffit de boire ensemble. L’alcool déliera les langues.

Il sortit une bouteille de Meiren Zui (NT : Le vin de la beauté) récemment achetée, la posa devant Yue Wuhuan et déclara avec enthousiasme : « Buvons ! »

Yue Wuhuan resta perplexe.

« C’est une spécialité de Nanhai Cheng, douce, en édition limitée, réputée délicieuse ! » Song Qingshi récita d’un trait tout ce que le vendeur lui avait vanté, avant d’ajouter : « Je l’ai vérifiée. Elle est propre, sans impuretés ! Moi… Je bois rarement. Mais je veux goûter celle-ci ! »

Yue Wuhuan réfléchit. Beaucoup de choses s’étaient passées aujourd’hui. Peut-être qu’un peu d’alcool aiderait le Maître à se détendre.

Il mit de côté son aversion pour la saleté, sortit des coupes adaptées, inspecta le vin et le servit.

Meiren Zui était effectivement doux et sucré… Le vin ne brûlait pas la gorge et se laissait boire facilement, même pour ceux qui n’avaient pas l’habitude de consommer de l’alcool. Toutefois, son effet était étonnamment puissant.
"Maître, bois avec modération," conseilla Yue Wuhuan en tenant la coupe de vin. "Ce vin porte le nom de 'La beauté ivre à genoux'."
Cet avertissement arriva un peu trop tard. Song Qingshi avait déjà ingéré trois tasses et son visage était devenu rouge alors qu'il restait immobile dans les bras de Yue Wuhuan.
Yue Wuhuan n’avait pas anticipé que sa tolérance à l’alcool serait aussi faible. Il n’eut d’autre choix que de le retourner et de l’allonger sur ses genoux pour qu’il se repose.
Tenter d’obtenir des informations d’une personne avec une tolérance à l’alcool aussi faible...
C’était tellement mignon.
Avec une douceur comparable à celle qu'on réserve à un chat, Yue Wuhuan caressa longuement ses cheveux soyeux. Après un moment, il demanda taquin : « Maître, êtes-vous toujours éveillé ? »
Song Qingshi grommela un instant avant de répondre sincèrement : « Je suis réveillé. »
Yue Wuhuan continua : « Y a-t-il un secret que le Maître m’a caché ? »
Song Qingshi le regarda un moment, ses lèvres frémissant, avant de répondre : « J’ai envie de manger quelque chose de sucré. »
Yue Wuhuan lui demanda alors : « De la glace ? »
Song Qingshi secoua légèrement la tête, « Non, quelque chose de plus délicieux. »
Yue Wuhuan suggéra plusieurs autres desserts, mais Song Qingshi semblait un peu confus et ne répondit plus à la question. Yue Wuhuan prit alors la lampe de l'âme, tourmentant l'âme à l’intérieur pendant un instant, son cœur étant particulièrement satisfait. Il se rappela soudain que Song Qingshi ne lui avait jamais demandé aucun cadeau.
Mis à part sa demande initiale de ne pas se suicider, Song Qingshi ne lui avait jamais rien demandé. Pourtant, il lui offrait sans cesse des choses. Il n’y avait qu’un seul cadeau qu’il pourrait lui donner.
Yue Wuhuan sortit le Sang du Phénix de sa bourse. Il l’avait déjà inséré dans un collier en or, avec une formation magique gravée dessus. Mais la formation n’était pas encore terminée. Il devait y ajouter l’empreinte d’âme la plus complexe, afin que ce joyau suive cette personne à travers les vies, comme une marque qu’il lui avait laissée, indélébile.
Yue Wuhuan étendit son doigt et le glissa doucement sur le cou pâle de Song Qingshi, satisfait au plus haut point.
C’était l’endroit le plus approprié pour cela.

Song Qingshi sentit la chaleur au bout de ses doigts, une sensation de chatouillement qui le fit légèrement tordre le cou avant de laisser échapper un autre marmonnement.

Yue Wuhuan retira sa main en souriant et demanda distraitement : « Maître a-t-il un grand souhait ? »

Song Qingshi resta silencieux un long moment avant de murmurer : « Oui… Il y a quelque chose que je désire vraiment… »

Yue Wuhuan en resta interdit. Mille images traversèrent son esprit : des instruments de recherche, des manuscrits anciens, des remèdes rares, des souris de laboratoire… Mais incapable de deviner, il finit par demander : « Que veux-tu ? Je te le trouverai. »

« Une mélodie, » Song Qingshi se tourna vers lui, entoura ses jambes de ses bras et gémit : «J’aimerais tant entendre Wuhuan jouer… Mais… cela semble te rendre triste… alors je n’ose plus… »

Il aimait la musique.

La mélodie que Yue Wuhuan avait jouée sur la scène de Langgan résonnait encore dans son esprit. C’était le plus beau son qu’il ait jamais entendu.

Mais cette musique était trop douloureuse, trop empreinte de tristesse…

Tout ce qui venait de manoir du Phoenix d’Or et la secte Yanshan était probablement un cauchemar pour Yue Wuhuan.

Alors il n’osait plus demander, ni même écouter.

*

Yue Wuhuan resta figé, n’ayant jamais imaginé que Song Qingshi puisse avoir un tel souhait.

Dans son sac reposait une flûte de bambou violet. Song Qingshi l’avait achetée pour lui à Lecheng des années auparavant. Song Qingshi avait acheté toutes sortes d’objets au hasard ce jour-là et les lui avait fourrés entre les mains, sans même réfléchir. Yue Wuhuan n’avait jamais pensé que cette flûte pouvait avoir une quelconque importance.

« Je n’ai rien contre la musique. Je déteste seulement certains types de musique, » expliqua Yue Wuhuan avec un sourire amer. À trois ans, il jouait déjà avec la cithare de sa mère ; à cinq ans, il apprenait le qin auprès de l’impératrice. Comment pourrait-il haïr la musique ? Il exécrait simplement ces airs vulgaires et décadents. S’il ne jouait plus de flûte, c’était parce que chaque jour était rempli de choses bien plus importantes. Il n’en avait ni le temps, ni l’envie.

Mais si c’était pour cette personne… il était prêt à jouer.

Il sortit la flûte de bambou violet et testa quelques notes.

Song Qingshi tendit la main et, espiègle, détacha le masque d’or de Yue Wuhuan : « Je veux voir ton visage. »

Yue Wuhuan esquissa un sourire, porta la flûte à ses lèvres et entama Feng Qiu Huang, une mélodie qui résonnait en lui depuis d’innombrables nuits.

(NT : litt. "Le phénix cherche la grue". Pièce ancienne de guqin datant de la dynastie Han, qui raconte l'histoire d'amour entre Sima Xiangru et Zhuo Wenjun. Symbolise de la quête d'un amour idéal ou la recherche d'une âme sœur parfaite)

Dans le silence de la nuit, les notes tendres et envoûtantes s’élevèrent doucement. Les corbeaux cessèrent leurs croassements, les loriots curieux passèrent la tête hors de leur nid, plusieurs alouettes vinrent se poser près d’eux. Les bruants, les rossignols et les mésanges se joignirent bientôt à eux, tandis qu’une grue blanche fendait l’air au-dessus de l’étang…

Toutes ses émotions, il les déversa dans cette mélodie.

Song Qingshi se redressa lentement, s’assit face à lui et, peu à peu, perçut le message caché dans la musique. Il comprit ce que cette mélodie voulait lui dire.

Il fixa, hébété, les lèvres rosées de Yue Wuhuan et se remémora les mots lus dans ses livres, les couples aperçus dans la forêt de bambous. Une étrange envie s’éveilla en lui. Plus il regardait, plus il trouvait cela doux, plus il se sentait attiré.

Plus délicieux encore que n’importe quelle sucrerie au monde.

Il aimait ça. Il adorait ça.

Il avait l’impression que Yue Wuhuan pensait la même chose.

La dernière note de la mélodie s’évanouit doucement.

Yue Wuhuan éloigna la flûte de ses lèvres et remarqua que Song Qingshi le fixait en souriant, l’air embrumé par l’alcool, perdu dans ses pensées.

Song Qingshi se pencha légèrement, huma son odeur et demanda avec un sourire : «Wuhuan aussi a envie de sucré ? »

Yue Wuhuan ne comprit pas tout de suite et répondit distraitement : « Oui. »

Soudain, Song Qingshi attrapa ses épaules et posa ses lèvres sur les siennes.

« Si tu te trouves sale… » Song Qingshi réfléchit un instant à une solution, puis l’embrassa à nouveau. « Ne t’inquiète pas, je vais te lécher, et tu seras propre… »

Le souffle de Yue Wuhuan s’accéléra, son esprit devint confus.

Les chaînes du désir se relâchèrent.

La bête enfermée dans sa cage, longtemps réprimée, s’agita, hurlant furieusement…

Juste un peu… Il ne ferait que goûter un peu…

D’innombrables lianes de sang jaillirent, croissant follement, s’entremêlant à nouveau en un filet serré. Elles enserrèrent fermement l’homme devant lui, l’attirant contre lui, le maintenant dans ses bras, ne lui laissant aucun espace pour fuir, aucune échappatoire.

« Maître, on n’embrasse pas comme ça. Laisse-moi t’apprendre. »

Yue Wuhuan se pencha et s’empara violemment de ces lèvres d’un rose pâle. Il força leur ouverture, envahissant un territoire pur et inviolé, s’enroulant avec avidité autour de cette douceur moite et tendre, avançant, reculant, explorant, attaquant… Comme une mélodie alternant habileté et maladresse, il finit par trouver le bon rythme, se mêlant à lui jusqu’à ne plus faire qu’un, indissociables.

Leurs souffles, humides et saccadés, emplirent l’espace entre eux.

Song Qingshi reprit enfin ses esprits… Il réalisa ce qu’il venait de faire.

Un psychologue ne devait jamais nourrir de pensées ambiguës envers son patient. C’était un principe éthique, une règle absolue du métier. Il s’était toujours interdit d’y penser, encore moins d’agir.

Mais que faisait-il maintenant ?

Que venait-il de faire à son patient ?

Il avait franchi une limite inviolable, brisé une loi intangible.

C’était une grave faute professionnelle, un accident médical majeur…

Que devait-il faire ?

Song Qingshi s’accrocha désespérément aux épaules de Yue Wuhuan. Chaque tentative de recul entraînait une attaque encore plus ardente. Étourdi par ce baiser, son esprit était totalement vide. Il ignorait comment gérer une telle situation, quel prix il devrait payer pour obtenir le pardon.

Offrir toute sa vie en compensation… cela suffirait-il ?

Yue Wuhuan approfondissait son baiser, encore et encore. Dans ce monde, la seule chose réelle à ses yeux était l’homme qu’il tenait dans ses bras.

Il n’avait aucune envie de le lâcher.

Aussi longtemps qu’il l’embrasserait, ce ne serait jamais assez.

Dans l’ombre du bosquet de bambous, An Long observait la scène en silence.

Ses yeux, déjà teintés de rouge sombre, reflétaient des pupilles verticales inhumaines, semblables à celles d’un démon rampant hors des profondeurs de l’enfer, dénuées de toute émotion.

Yue Wuhuan perçut cette présence menaçante mais se contenta de sourire, indifférent. Puis il poursuivit son baiser, encore plus férocement.

Enfin… cette créature était apparue.

Il allait pouvoir régler bien des choses.

Ce n’était qu’un plaisir… décuplé.

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

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