La Cinquième Porte
Cette école était plutôt grande. En plus des bâtiments d’enseignement, il y avait aussi une bibliothèque, une cantine et d’autres installations publiques.
Après avoir déjeuné, tous quatre se dirigèrent vers l’ancien bâtiment de l’école. En chemin, ils croisèrent trois autres membres du groupe. Ces trois-là semblaient s’être récemment alliés et, en les voyant, leur adressèrent un sourire accompagné d’un salut.
« Vous allez aussi à l'ancien bâtiment ? » demanda l’homme en tête du groupe.
« Oui. » acquiesça Lin Qiushi. « Vous aussi ? »
« Nous comptions y jeter un œil. Puisque nous avons tous la même destination, autant y aller ensemble. C’est toujours mieux d’être nombreux pour se tenir compagnie. » L’homme se présenta : « Je m’appelle Liu Zhuangxiang. »
Lin Qiushi se présenta à son tour. « Yu Linlin. »
Ainsi, le groupe de sept continua leur route vers l'ancien bâtiment, discutant en marchant.
Bien qu’ils conversaient joyeusement en apparence, chacun restait sur ses gardes face aux inconnus, évitant de divulguer trop d’informations. Après tout, la porte ne livrait qu’un seul indice, et celui qui sortirait en premier s’en emparerait. Même en collaborant, ils restaient des rivaux potentiels. À moins d’être contraints par une situation désespérée nécessitant une coopération absolue, il y aurait toujours quelqu’un nourrissant d’autres intentions.
Liu Zhuangxiang semblait particulièrement intéressé par Ruan Nanzhu. Bien qu’il feignît l’indifférence, son regard s’attarda sur lui un bon moment.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin à l’ancienne partie de l’école et que les deux groupes décidèrent de se séparer, Liu Zhuangxiang affichait encore une certaine réticence à partir.
Au début, Lin Qiushi crut qu’il avait remarqué quelque chose d’inhabituel. Mais il réalisa vite que Liu Zhuangxiang n’avait en fait rien découvert ; il était simplement attiré par l’apparence de Ruan Nanzhu.
Pour être honnête, avec son allure et son charisme dans le monde des portes, il était tout à fait normal que des hommes s’intéressent à lui.
L’entrée de l'ancien bâtiment était scellée par des bandelettes d’interdiction, empêchant les étudiants d’y pénétrer.
Avant de partir, la personne qui les avait conduits leur remit plusieurs clés en précisant qu’elles ouvraient la grille de l'ancien bâtiment. Lin Qiushi sortit l’une d’elles et déverrouilla la porte en fer, permettant au groupe d’entrer en file indienne.
L’administration scolaire projetait de rénover entièrement l’ancien bâtiment. Tout devait être rénové, depuis les murs et les sols, jusqu'aux chaises et aux bureaux. C’était un projet d’envergure.
« Cette école n’est pas si ancienne. » Ruan Nanzhu observa le bâtiment de l’extérieur un moment avant de conclure : « Elle a, au plus, six ou sept ans. »
« En effet, elle ne semble pas si vieille. » En écoutant la description donnée auparavant, Lin Qiushi s’était imaginé un édifice délabré et vétuste, mais en arrivant, il réalisa que ce n’était qu’un simple bâtiment scolaire, bien moins usé qu’il ne l’avait pensé. Le bâtiment comportait six étages et arborait une façade rouge et blanche. Vu du terrain de sport, il ressemblait à une épaisse tranche de lard aux couleurs bien tranchées.
« Allons voir à l’intérieur. » proposa Ruan Nanzhu.
Les trois de l’autre groupe entrèrent également, mais ne restèrent pas avec eux. Ils décidèrent d’explorer directement les étages supérieurs.
Lin Qiushi et son groupe commencèrent leur inspection depuis le rez-de-chaussée.
L’école étant désaffectée, les lieux étaient extrêmement silencieux. Chaque salle de classe contenait des bureaux et des chaises soigneusement alignés, et tous les rideaux noirs avaient été tirés.
À côté des salles de classe se trouvaient les bureaux des enseignants, désormais vidés, ne laissant derrière eux que quelques meubles.
Les pièces se ressemblaient toutes et ne semblaient pas présenter quoi que ce soit d’inhabituel. Avec six étages à examiner et aucun indice clair, il fallait passer chaque salle au peigne fin, une tâche longue et ardue.
Ils étaient montés du premier au troisième étage et s’apprêtaient à poursuivre leur fouille lorsqu’un bruit sourd se fit soudainement entendre depuis le toit.
« Qu’est-ce qu’ils font là-haut ? » demanda Xia Rubei, intriguée.
Personne ne répondit. Tous levèrent la tête, regardant le plafond.
Les autres, ceux qui s’étaient séparés d’eux à l’entrée, devaient se trouver juste à l’étage supérieur. On ignorait ce qu’ils faisaient, mais leurs déplacements résonnaient bruyamment à travers le plafond. Le bruit martelant commença d’un bout du couloir et se déplaça progressivement vers l’autre extrémité, ne cessant jamais. L’étrange vacarme était dérangeant.
« C’est vraiment agaçant. » s’irrita Xia Rubei, agacée par ce bruit répétitif. « Ils sont cinglés ou quoi ? »
Alors qu’ils s’apprêtaient à monter pour voir ce que faisaient Liu Zhuangxiang et les autres, Ruan Nanzhu leva soudain la main, leur faisant signe de s’arrêter. « Ne montez pas. » dit-il. « Il y a quelque chose qui cloche. »
« Quoi ? » Xia Rubei, qui n’avait jamais été en bons termes avec Ruan Nanzhu, n’appréciait déjà pas qu’il l’arrête. Maintenant qu’il lui bloquait le passage, elle était encore plus mécontente. « Tu as peur de ça ? »
Ruan Nanzhu ne répondit pas et désigna l’extérieur du bâtiment du doigt.
Ils suivirent la direction qu’il indiquait et découvrirent, stupéfaits, que Liu Zhuangxiang et ses deux compagnons se tenaient en réalité sur l’esplanade en contrebas, en train de discuter. En remarquant leurs regards, ils leur adressèrent même un signe de la main, amicaux.
Ces gens… n’étaient donc jamais montés à l’étage.
Xia Rubei sentit aussitôt un frisson lui parcourir l’échine. Ses poils se hérissèrent, et elle porta un regard terrifié au plafond, où les bruits continuaient de résonner. Sa voix trembla : « Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« À ton avis ? » Ruan Nanzhu ne répondit pas directement et posa plutôt son regard sur Lin Qiushi.
Ce dernier garda le silence quelques instants avant de donner sa réponse : « Je dirais… que ça ressemble au bruit que ferait une personne à une jambe en train de sauter. »
Dès qu’il prononça ces mots, Xia Rubei faillit éclater en sanglots de peur.
En réalité, Lin Qiushi avait senti que quelque chose clochait dès la première seconde où il avait entendu ce bruit. Ce n’étaient que des boum, en apparence anodins, et pourtant, il avait eu la chair de poule. Un profond malaise s’empara de lui, et une répulsion instinctive l’empêchait de vouloir monter.
« Oh. » Ruan Nanzhu, lui, resta impassible. « Alors c’est sans doute Satchan qui saute là-haut, comme l’indiquait l’indice. »
Xia Rubei : « … »
Li Dongyuan, intrigué par l’attitude détendue de Ruan Nanzhu, esquissa un sourire : « Tu n’as pas peur, toi ? »
Cette question, Ruan Nanzhu l’avait déjà entendue des dizaines de fois. Lin Qiushi s’attendait à ce qu’il donne, comme toujours, une réponse froide et détachée. Mais à la place, ce roi du théâtre se jeta dans ses bras et s’accrocha à son bras, se lamentant : « Bien sûr que j’ai peur, Linlin-ge, j’ai une peur bleue ! »
Lin Qiushi : « … » Tu ne trouves pas que c’est un peu tard pour jouer la comédie ?
« Je suis tellement terrifiée que je ne peux plus bouger. Il faut que Linlin-ge me fasse un bisou, sinon je n’y arriverai pas. »
À ces mots, le visage de Xia Rubei se crispa, comme si elle venait d’avaler quelque chose d’extrêmement amer. Lin Qiushi eut l’impression que si elle avait eu un objet sous la main, elle l’aurait sûrement lancé sur Ruan Nanzhu. Mais faute de projectile, elle se contenta d’une grimace tordue et rongea son frein en silence.
« D’accord, je plaisante. » Ruan Nanzhu haussa les épaules en voyant l’expression déformée de Xia Rubei. « Je pense qu’il vaut mieux éviter de monter à l'étage tant qu’on ne sait pas ce qu’il se passe. Allons plutôt à la bibliothèque pour consulter les journaux anciens et voir ce qui a pu arriver dans cette école. »
« Tu n’es pas curieux ? » demanda Li Dongyuan, les sourcils légèrement haussés.
« La curiosité a tué le chat. » répondit Ruan Nanzhu. « Tu n’as jamais remarqué que dans les films d’horreur, ceux qui meurent en premier sont toujours les plus curieux ? »
(NT : Fait intéressant, l’idiome est importé au chinois de l’anglais. Il fut popularisé dans cette dernière par O. Henry, dans son recueil "Schools and Schools" (1909): "Curiosity can do more things than kill a cat.")
Li Dongyuan ne répondit pas. Il esquissa un sourire indéchiffrable, manifestement peu convaincu par cette excuse. Mais il ne chercha pas à argumenter et accepta la proposition de Ruan Nanzhu.
Ainsi, ignorant les bruits étranges qui faisaient froid dans le dos, tous quatre décidèrent de quitter l’ancienne partie de l’école.
Celle-ci était construite bien à l’écart des autres bâtiments scolaires, séparée par un vaste terrain de sport. Personne ne comprenait pourquoi l’administration avait eu l’idée d’ériger un établissement ici, un endroit si peu pratique pour aller et venir entre les cours.
La bibliothèque se trouvait à l’est de l’ancien bâtiment. Comme c’était encore l’heure de cours, elle était complètement vide.
Lin Qiushi s’attendait à une grande bibliothèque, mais fut surpris de voir qu’elle ne comptait qu’un seul étage. Ce qui, après réflexion, n’était pas si étonnant : contrairement aux étudiants universitaires, les lycéens passaient la majorité de leur temps à étudier et à se préparer aux examens. Ils n’avaient guère d’énergie à consacrer à la lecture de livres en dehors du programme.
La bibliothécaire était une femme d’un certain âge. En les voyant entrer, elle leur tendit simplement un registre pour qu’ils y inscrivent leur nom, puis ne leur prêta plus attention.
Ils trouvèrent rapidement l’endroit où étaient archivés les anciens journaux. Ceux-ci avaient été soigneusement classés et reliés en de volumineux recueils.
« Cherchons. » proposa Ruan Nanzhu. « Puisqu’on nous a amenés ici récemment, c’est qu’un événement important a dû se produire dernièrement. Remontons le fil du temps. » »
« Lin Qiushi hocha la tête et se mit à feuilleter les journaux.
Comme Ruan Nanzhu l’avait prédit, il y avait bel et bien eu un incident récent dans cette école, et le lieu de l’accident n’était autre que l’ancienne salle de classe.
Trois élèves de la classe de terminale 2 avaient été retrouvés morts dans leur salle. Leur décès était tragique et leur cause inconnue. Seul point commun : chacun d’eux avait une jambe amputée, et à ce jour, leurs membres disparus n’avaient toujours pas été retrouvés.
« Terminale 2… C’est soit au quatrième, soit au cinquième étage. » Ruan Nanzhu réfléchit à voix haute. « Le bruit qu’on a entendu pourrait venir d'eux. »
Lin Qiushi continua de parcourir les articles et constata que cette école semblait enchaîner les catastrophes dernièrement. Les accidents se succédaient, et à chaque fois, ils se produisaient au sein même de l’établissement. Pas étonnant que l’administration ait voulu entreprendre des rénovations. Même si l’ancien bâtiment portait ce nom, il n’avait été construit que quelques années auparavant. Son abandon représentait une énorme perte.
« Quelle année pour la construction de ce bâtiment ? » Ruan Nanzhu trouva une information. « Il y a sept ans… Mais les incidents semblent récents. »
Li Dongyuan demanda : « Peut-on trouver des articles en rapport avec un accident de la route ? »
Lin Qiushi secoua la tête. « Le champ est trop large. »
« Je vais demander. » Ruan Nanzhu se leva et sortit, visiblement pour aller discuter avec la bibliothécaire.
Dès qu’il fut parti, Xia Rubei se rapprocha de Li Dongyuan et murmura, la voix tremblante : « Li-ge, j’ai peur… C’est quoi, ce Satchan ? Ils comptent vraiment retourner là-bas ? »
« Si on suit la logique habituelle, ces lieux clés recèlent soit une clé, soit une porte. On devra forcément y retourner. » Face à la fragile Xia Rubei, Li Dongyuan ne montra aucune pitié. « Si tu as peur, reste au dortoir. »
Xia Rubei jeta un coup d’œil aux vieux dortoirs et se tut.
Ruan Nanzhu mit un certain temps avant de revenir, mais il rapporta une information précieuse. « Il y a bien eu un accident de la route il y a trois ans. » Il s’assit et expliqua : « Une élève de seconde est morte percutée par une voiture en hiver. Je ne connais pas son nom, mais c’était une fille. »
Li Dongyuan demanda : « De quelle classe était-elle?? »
« Considérant que ce sont les élèves de terminale 2 qui sont morts, alors il y a forcément un lien avec cette classe. Et il y a trois ans, ces élèves entraient tout juste au lycée. » Ruan Nanzhu tapota la table du doigt. « Si seulement on pouvait mettre la main sur la liste des élèves de cette classe. »
« Ce genre de document doit se trouver dans les archives de l’école. » répondit Li Dongyuan. « Mais la question, c’est comment y accéder. »
Lin Qiushi s’attendait à ce que Ruan Nanzhu propose d’aller la voler cette nuit. Mais contre toute attente, celui-ci jeta un œil par la fenêtre et dit : « Le jour baisse. On s’arrête là pour aujourd’hui. Mangeons quelque chose et allons nous reposer. »
Li Dongyuan accepta sans discuter.
Tous quatre allèrent donc manger un repas rapide au réfectoire avant de rentrer au dortoir.
Dans le bâtiment, seules trois chambres étaient éclairées. Tout le reste baignait dans une obscurité totale. Même les lampadaires n’étaient pas allumés. Lin Qiushi sortit son téléphone pour s’éclairer.
Après une toilette sommaire, chacun se glissa dans son lit. Lin Qiushi dormait sous celui de Ruan Nanzhu, tandis que Xia Rubei occupait la couchette au-dessus de Li Dongyuan.
« Vous pensez qu’il y aura des morts cette nuit ? » demanda Ruan Nanzhu, apparemment ennuyé.
« Oui. » répondit Li Dongyuan.
« Moi aussi, je pense. » Ruan Nanzhu sourit. « Mais combien, à ton avis ? »
« Deux. »
« Linlin, et toi ? »
Lin Qiushi était absorbé par une partie de Lianliankan (NT : jeu de puzzle d'élimination) sur son téléphone et n’écoutait pas vraiment. Surpris, il laissa échapper un grand « Hein ? ».
Ruan Nanzhu passa la tête par-dessus la rambarde de son lit et, d’un ton plaintif, lança : « Tu ne penses qu’à jouer à Lianliankan… Tu ne me portes aucune attention. »
Lin Qiushi : « … Je… Ce n’est pas vrai ! »
Ruan Nanzhu : « Ah oui ? Alors dis-moi de quoi on parlait. »
Lin Qiushi : « … »
Ruan Nanzhu : « Tss. Les hommes… »
Lin Qiushi éclata de rire malgré lui.
Mais Ruan Nanzhu plaisantait. Il n’avait aucune réelle intention de lui en vouloir. Après quelques échanges, ils finirent par éteindre la lumière pour dormir.
Avant de sombrer, Lin Qiushi pria silencieusement pour ne pas être réveillé par des bruits étranges en pleine nuit.
Il ne voulait vraiment pas voir ces choses-là…
*
Wu Xuelin était allongé sur son lit, repensant aux événements de la journée, ce qui lui causa une montée de colère.
Il s’était associé avec deux autres personnes pour former une équipe et s’était installé dans un dortoir. Mais à peine y avaient-ils mis les pieds qu’ils avaient découvert une grande quantité de talismans rouges disséminés un peu partout dans la pièce. Ces talismans étaient collés dans le fond des placards et sous les matelas, donnant la chair de poule à quiconque les voyait.
À la vue de ces papiers, le premier réflexe de Wu Xuelin fut de tous les arracher. Mais ses compagnons s’y opposèrent.
« Et si ces talismans servaient à sceller un fantôme ? » suggéra l’un d’eux. « Si on les enlève, on est fichus. »
Wu Xuelin méprisa cette idée. Il rétorqua : « Et s’ils servent à en attirer un ? » Puis, sans hésiter, il arracha tous les talismans collés sur les lattes de son lit et les jeta dans la poubelle.
Mais l’autre personne s’obstina et refusa de toucher aux siens.
Cela finit d’exaspérer Wu Xuelin. Il attrapa la fille qui tremblait de peur et quitta la chambre pour s’installer dans une autre pièce voisine. Persuadé que ces talismans étaient une menace, il se mit aussitôt à fouiller la chambre et à jeter tous ceux qu’il trouvait.
La fille qui l’accompagnait s’appelait Xiao Qin. Elle était allongée sur la couchette du dessus. Il ne savait pas si elle dormait déjà.
Wu Xuelin, lui, était agité. La nuit était tombée depuis un moment, mais il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il avait cette sensation persistante d’un froid glacial parcourant tout son corps.
« Xiao Qin, tu dors ? » demanda-t-il à voix basse.
Aucune réponse. Il en conclut qu’elle s’était endormie.
Il se retourna et fit face au mur. Il ne faisait pas particulièrement froid cette nuit-là, et sa couverture n’était pas mince non plus, mais il avait l’impression que la température chutait de plus en plus, comme en plein hiver. Il resserra sa couverture autour de lui et fixa le mur, espérant s’endormir, mais le sommeil ne venait pas.
Alors qu’il commençait à s’impatienter, son regard tomba sur une fine ouverture dans le mur, où un petit objet semblait être coincé. Wu Xuelin tendit la main avec précaution et extirpa ce qui était pris dans la fente.
C’était un petit morceau de papier sur lequel étaient inscrites quelques lignes en lettres noires.
Il sortit son téléphone pour mieux voir et lut à voix basse :
« Sachiko s’est toujours appelée Satchan, c’est tellement drôle. Elle adore les bananes, mais elle ne peut en manger qu’une moitié à chaque fois, quelle pitié. Satchan est partie loin, elle m’a sûrement oubliée… C’est si triste, Satchan… »
« C’est quoi ce truc ? » Un frisson lui parcourut l’échine. Il n’arrivait pas à déterminer si ces phrases ressemblaient plus à un poème ou à des paroles de chanson, mais il ressentit un malaise grandissant. Instinctivement, il froissa le papier et le jeta sur le côté.
« Il fait si froid… » Après un moment, il n’en put plus. Il se redressa et lança : « Xiao Qin, tu n’as pas froid ? »
Pas de réponse.
Wu Xuelin leva les yeux vers la couchette du dessus. Seule une mince planche de bois séparait leurs lits, si bien que le moindre bruit devait être perceptible. Pourtant, après qu’il eut parlé, Xiao Qin ne répondit pas, mais un autre son se fit entendre.
Thump… thump… thump…
Un bruit sourd, répétitif.
Comme si quelqu’un sautait sur le lit.
« Xiao Qin ? » Un frisson d’angoisse lui parcourut la colonne vertébrale. Il déglutit difficilement. « Xiao Qin ? »
La voix de Xiao Qin résonna soudainement. « Quelle était la dernière phrase ? »
Wu Xuelin hésita. « Quelle dernière phrase ? »
« Les paroles. La dernière phrase. »
Wu Xuelin cligna des yeux. « Quoi ? »
« Les paroles que tu as lues tout à l’heure. »
Il mit un instant à comprendre. Il chercha à tâtons le papier qu’il avait jeté plus tôt, le déplia et lut la dernière ligne. « Ma jambe n’est plus là. Tu veux bien me donner la tienne ? »
À l’instant où il prononça ces mots, un terrible pressentiment l’envahit.
Comment Xiao Qin savait-elle que c’était une chanson ? Il n’avait jamais dit qu’il s’agissait de paroles. Et puis… il avait murmuré si bas. Comment aurait-elle pu entendre ?
Sauf si… ce n’était pas Xiao Qin qui lui parlait.
Wu Xuelin se figea.
Le bruit sourd devint plus rapide, plus frénétique. Thump… thump… thump… La chose semblait vouloir briser le lit.
Paniqué, il bondit hors du lit et trébucha…
Puis il vit.
Xiao Qin gisait silencieusement sur le sol, sans vie.
Son expression était figée dans une terreur indescriptible, ses yeux grands ouverts.
Et surtout…
Sa jambe gauche avait été proprement sectionnée.
Au-dessus de lui, le bruit devint assourdissant.
Une voix perçante, imitant celle de Xiao Qin, éclata d’un rire strident et répéta, encore et encore : « Ma jambe n’est plus là. Tu veux bien me donner la tienne ? Ma jambe n’est plus là. Tu veux bien me donner la tienne ?… » »
« Aaaahhhhhh !!! » Wu Xuelin poussa un hurlement déchirant et se précipita vers la porte. Mais arrivé devant, il ne parvint pas à tourner la serrure, quoi qu’il fasse.
« À l’aide, au secours !!! » Wu Xuelin tremblait de tout son corps. Il entendit le thump… thump… thump… juste derrière lui. Une main glaciale se posa sur son épaule.
Une douleur fulgurante jaillit de sa jambe gauche. Wu Xuelin s’effondra au sol et vit, debout sur le plancher noir, une jambe ensanglanté, tranchée net.
L’obscurité envahit peu à peu son champ de vision, tandis que, dans son esprit, les paroles continuaient de résonner en boucle : « Ma jambe n’est plus là. Tu veux bien me donner la tienne ? »
Tout devint silencieux.
Wu Xuelin perdit connaissance.
*
Ce fut une nuit paisible.
Lin Qiushi dormit profondément jusqu’au matin. En bâillant, il ouvrit les yeux et aperçut Ruan Nanzhu déjà réveillé, assis au bord du lit, un sourire radieux sur le visage.
« Bonjour. » Ruan Nanzhu lui sourit.
« Bonjour. » Même s’il savait que Ruan Nanzhu était un homme, Lin Qiushi sentit inexplicablement ses joues s’empourprer. Il fallait reconnaître que se faire saluer dès le réveil par quelqu’un d’aussi beau était une vision des plus agréables.
À côté, Li Dongyuan s’approcha en disant : « Mengmeng, tu ne m’as pas encore dit bonjour. »
Ruan Nanzhu lui jeta un regard et répondit simplement : « Bonjour. »
Li Dongyuan : « … » Était-ce si difficile d’ajouter deux mots de plus ?
Xia Rupei rit et lança : « Bonjour, frère Li ! »
Li Dongyuan répondit de la même manière : « Bonjour. »
Xia Rupei : « … »
Lin Qiushi ne put s’empêcher de sourire. Ces trois-là formaient une chaîne alimentaire où chacun semblait vouloir embêter l’autre.
C’est alors qu’un cri strident retentit depuis l’extérieur de leur chambre : « Aaaahhh !!! Il y a un mort !!! »
Sans perdre une seconde, ils sortirent pour voir ce qui se passait.
Un petit attroupement s’était déjà formé devant l’une des chambres les plus éloignées. Certains essayaient d’ouvrir la porte, d’autres chuchotaient entre eux.
Lin Qiushi remarqua immédiatement que du sang épais s’écoulait sous la porte, formant une traînée rouge qui serpentait dans le couloir. À en juger par l’ampleur de l’hémorragie, les personnes à l’intérieur avaient peu de chances de survie.
La personne qui avait crié était une nouvelle arrivante dans ce monde. En voyant le sang, elle pâlit et recula jusqu’au fond de la foule, tremblante, refusant de regarder à nouveau.
Li Dongyuan et quelques autres hommes cherchèrent des outils pour défoncer la porte. Heureusement, les serrures des dortoirs étaient vieilles et usées. Après quelques coups bien placés, il n'a pas fallu beaucoup de force et la porte céda enfin, révélant la scène macabre à l’intérieur.
Au centre de la pièce, un homme et une femme gisaient dans une mare de sang. Tous deux avaient rendu leur dernier souffle.
Mais ce qui attira le plus l’attention fut ce qui leur manquait. Leurs jambes gauches avaient disparu.
« N’est-ce pas le type d’hier qui insistait pour arracher les talismans ? » s’exclama quelqu’un dans la foule.
« Ces talismans étaient donc vraiment là pour sceller un esprit ? »
« On dirait bien. » Les chuchotements s’intensifièrent. « Sinon, comment expliquer qu’ils soient tous les deux morts ? »
« Je veux rentrer chez moi… Je veux rentrer chez moi… » Une nouvelle, trop fragile pour supporter cette scène, éclata en sanglots, ajoutant au chaos ambiant.
Ruan Nanzhu enjamba prudemment le seuil de la porte et se mit à observer les alentours, cherchant des indices. Lin Qiushi le suivit et s’approcha des corps.
Leurs visages, même dans la mort, reflétaient une terreur indicible. Leurs yeux restaient grands ouverts, figés dans une expression d’effroi. Le sang, coulant des moignons où leurs jambes avaient été sectionnées, s’était répandu jusqu’à recouvrir toute la pièce.
Soudain, Ruan Nanzhu sembla remarquer quelque chose. Il se pencha et ramassa un petit bout de papier froissé, taché de sang.
Les autres aperçurent l’objet et se rapprochèrent pour l’examiner.
« Qu’est-ce qui est écrit dessus ? » demanda quelqu’un.
Ruan Nanzhu tendit le papier et répondit : « Je ne sais pas. »
« Banane… solitude… C’est quoi ce charabia ? » s’étonna la personne en déchiffrant quelques mots.
Personne ne comprit. Ou peut-être que quelqu’un comprit.
Mais préféra garder le silence.
Quant à Lin Qiushi et ses trois compagnons, ils identifièrent immédiatement la cause du décès des deux victimes. Il ne faisait aucun doute qu’ils étaient morts des mains de Satchan. Mais ce qui restait incertain, c’était de savoir si leur mort était due aux talismans arrachés ou à ce morceau de papier avec les paroles de la chanson…
Ou bien aux deux ?
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L’auteur a quelque chose à dire :
Ruan Nanzhu : « J’ai besoin d’un bisou de Linlin pour me lever. »
Lin Qiushi lui donne un baiser.
Lin Qiushi : « Tu t’es levé, non ? Pourquoi restes-tu assis ? »
Ruan Nanzhu : « En bas, ça s’est levé. »
Lin Qiushi : « ……………… »
Traducteur: Darkia1030
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